Let It Bleed - Rolling Stones (The) (1969)


1. "Gimme Shelter" (4:36)
2. "Love in Vain" (4:19) (Robert Johnson)
3. "Country Honk" (3:07)
4. "Live with Me" (3:31)
5. "Let It Bleed" (5:27)
6. "Midnight Rambler" (6:53)
7. "You Got the Silver"(2:52)
8. "Monkey Man" (4:10)
9. "You Can’t Always Get What You Want" (7:33)

 

Let It Bleed, souvent considéré comme le meilleur album des Rolling Stones, regroupe des morceaux exceptionnels enregistrés pour la plupart au cours des mêmes séances que Beggar's Banquet. Une part de l'urgence de Beggar's Banquet tenait à ses paroles subversives. Il y a moins de traces de révolte dans Let It Bleed : c'est juste, si l'on peut dire, un florilège musical. L'album apparaît aussi plus varié que le précédent, qui était très acoustique et très marqué par les sonorités du blues.

"Gimme Shelter", qui ouvre le bal, doit son ambiance psychédélique à une introduction géniale jouée aux doigts par Keith Richards, avec beaucoup de reverb. C'est aussi une chanson violente, tant musicalement que sur le plan des paroles : Jagger dépeint une apocalypse sociale (inondations, viols, meurtres...). Les Stones de l'âge d'or ne sont jamais aussi à l'aise que dans ce rôle de héros/hérauts de la jeunesse. Batterie qui claque, guitares électriques pleines de bends (c'est Keith qui assure toutes les guitares), chœurs féminins orgasmiques : c'est peut-être la meilleure chanson des Stones.

"Love In Vain" : Keith Richards connaissait parfaitement le "Love In Vain" de Robert Johnson. Un jour, il l'a joué devant les autres Stones d'une façon complètement différente de la version originale. C'est du blues revisité par des prosélytes de la country, avec de la slide, et c'est très beau. Ry Cooder effectue un solo de mandoline.

"Country Honk" est une version alternative du grand classique des Stones, "Honky Tonk Women", qui était sorti en 45 tours. Cette chanson a été écrite à l'origine pour Gram Parsons. Les Stones l'avaient rencontré à Los Angeles et il avait rapidement sympathisé avec Keith. Ils avaient le même style de vie, il faut dire... La partie de violon country est jouée par Byron Berline Kenny Baker, un grand du "fiddle".

"Live With Me" n'est pas ma chanson préférée, sur cet album. Elle annonce le goût pour les gimmicks de guitare et les solos de saxo qui dominera dès 1971 l'album Sticky Fingers et qui finira par devenir caricaturale. Pour le meilleur ou le pire, c'est donc une chanson fondatrice (ce qui démontre, si besoin est, l'importance de cet album Let It Bleed). "Live With Me", en tous les cas, est assez populaire parmi les fans des Stones ; elle est d'ailleurs jouée dans beaucoup de concerts, et est même présente sur le live Get Yer Ya-Ya's Out!. Elle est drivée par un riff basse/guitare à la Keith et accompagnée par un piano rock auquel à la fois Nicky Hopkins et Leon Russell ont contribué. C'est la première intervention de Bobby Keys au sax tenor dans un disque des Stones.

"Let It Bleed" : une chanson rock ayant aussi quelques parfums country. Chanson aux paroles provocatrices, comme la précédente (ça parle de drogue, de sexe et de meurtres). Les Stones de 1969, c'est du brutal. Ian Stewart est au piano, Keith se charge lui-même de la guitare slide et Bill Wyman joue de ce curieux instrument employé dans la country : l'autoharp.

"Midnight Rambler" est un blues-rock mémorable. C’est l’histoire d’un tueur psychopathe, et c'est le plat de résistance de tous les concerts des Stones. "Midnight Rambler" est pourtant plus que rudimentaire. Mais ce n’est pas un mal... Sans parasitage, on est plus près de saisir ce qui fait l'essence du son des Stones : le son torride et sépulcral de la guitare de Keith Richards et la batterie métronomique de Charlie Watts. A force d'acharnement, Keith était capable de donner aux choses les plus simples un groove irrésistible. Par-dessus tout cela, répété inlassablement : un plan de guitare slide qui a la chaleur du blues, et l’harmonica de Jagger. Celui-ci, outre sa démonstration à l’harmonica, gouaille formidablement. La chanson se ralentit en son cœur et s'étire comme une jam, sans toutefois atteindre l'intensité de la version en concert disponible sur Get Yer Ya-Ya's Out.

"You Got The Silver" est une chanson blues assez simple, avec bottleneck, comme "No Expectations" sur Beggar's Banquet. Elle est chantée par Keith Richards. Ce n'est pas la chanson la moins attachante de l'album.

"Monkey Man" est une très bonne chanson de rock, emblématique du style Keith Richards de la fin des années 60 et du début des seventies. Deux guitares s'associent pour mieux faire crier les accords de sus-4. En sus de cela, "Monkey Man" dispose d'une introduction au piano qui crée une atmosphère saisissante. A un moment, la basse s'interrompt et Keith reste seul avec Charlie : on est là au plus profond du laboratoire des Stones. Keith était capable de rester des heures et des heures à répéter le même riff afin de le faire swinguer au mieux.

Enfin, l'album se termine sur "You Can't Always Get What You Want". C'est une chanson très connue. Jimmy Miller (qui s'occupe d'ailleurs de la batterie en lieu et place de Charlie Watts) l'a habillée d'arrangements pris à la musique dite classique : cor anglais, piano, orgue (c'est Al Kooper), chœur d'enfants... Ce sont pourtant les guitares bien senties qui ont le plus d'intérêt à mes yeux...

Bref, on ne peut pas dire qu'il y ait de moment faible dans ce cocktail très solide. Je constate simplement que c'est un album qu'on n'écoute pas souvent. A titre personnel, j'ai bien plus souvent le désir d'écouter Beggar's Banquet. Les chansons, ici, sont très produites, annonçant ainsi les Stones des années 70. Et elles sont souvent longues : 42 minutes pour 9 titres. Ce peut en même temps être une force. Les chansons de la face B, notamment, donnent une impression d’obsession rythmique qui les rapproche de la transe. Il y a donc invention d’une nouvelle musique.

Cette musique, il faut bien en profiter. En effet, Let It Bleed est le dernier album de « l’âge d’or » des Rolling Stones. Il a d’ailleurs pris forme au cours d’une année pour le moins troublée : décès de Brian Jones et mort d’un spectateur au cours du dramatique festival d’Altamont. Mais ce qui finira par amener la mort artistique des Stones, ce sera leur exil fiscal hors d’Angleterre. Les Stones avaient toujours été partie prenante du riche creuset londonien... Ils ne feront que deux albums en exil avant de cesser d’exister en tant que communauté. Après Exile On Main Street, eux qui avaient toujours vécu ensemble prendront des directions différentes, ne se retrouvant que sporadiquement, lorsque la réalisation d’un nouvel album l’exigera.

Les deux albums post-Let It Bleed, du reste, sont moins bons. Sticky Fingers contient d’excellents moments, mais il souffre d’un côté caricatural (riffs accrocheurs, solos de Bobby Keys au saxo ou de Mick Taylor à la guitare). Exile On Main Street manque de diversité, et sa production brouillonne peut rendre difficile une écoute prolongée. 

              Damien Berdot
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